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Le « tacos » français pèse 428 millions d'euros. Il n'a rien de mexicain
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Le « tacos » français pèse 428 millions d'euros. Il n'a rien de mexicain

24 sept. 20268 min de lecture(Mis à jour: 29 sept. 2026)

Le classement 2024 des 150 majors de la restauration rapide place O'Tacos 10e de France, devant Domino's Pizza. À côté, les trois chaînes mexicaines du même classement pèsent huit fois moins. Chiffres, origines contestées et ce qu'un taco est vraiment.

Si vous tapez « tacos » dans un moteur de recherche depuis la France, vous n'obtiendrez pas ce que vous cherchez. Vous obtiendrez une galette de blé pliée, remplie de viande transformée, de frites et de sauce fromagère, passée au gril à panini.

Ce n'est pas un accident de vocabulaire. C'est un rapport de forces économique, et il est chiffré.

Le chiffre qui explique tout

En avril 2024, la revue professionnelle France Snacking a publié son « Palmarès des 150 majors de la Restauration Rapide » en France, sur les chiffres d'affaires 2023. Nous avons lu le classement ligne par ligne.

Le segment qu'elle appelle « French Tacos » y pèse 428 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2023, en croissance de 28 %, réparti sur six opérateurs.

Dans le même classement, les enseignes de restauration mexicaine ou tex-mex sont rangées dans une catégorie fourre-tout appelée « Exotique ». Elles sont trois :

EnseigneCA HT 2023Points de vente
Fresh Burritos21 M€38
Nachos19,7 M€29
Chipotle15 M€6

Additionnez : 55,7 millions d'euros pour 73 adresses.

Le tacos français pèse donc environ huit fois la restauration mexicaine de chaîne en France. Et le classement ne contient aucune catégorie « mexicain » : il faut aller chercher ces trois enseignes dans « Exotique », à côté des bagels berlinois et des poké bowls.

Deux précisions d'honnêteté sur ce document. Nous l'avons lu de bout en bout, et le texte rédigé ne concorde pas toujours avec les tableaux chiffrés.

Le commentaire écrit que Nachos « résiste mieux (11 unités) », alors que la colonne du tableau indique 29 unités et un solde d'ouvertures de +11 sur l'année. De même, il crédite Chamas Tacos de « 69 % de croissance » quand le tableau calcule +60,47 % — 69 étant, dans cette ligne, le chiffre d'affaires en millions d'euros et aussi le nombre d'unités.

Dans les deux cas nous retenons le tableau, qui est la donnée, et non le commentaire, qui la paraphrase. Et nous vous signalons les écarts plutôt que de les masquer.

O'Tacos est 10e de la restauration rapide française. Devant Domino's

Le détail du classement est plus parlant que le total.

O'Tacos arrive 10e des 150 majors, avec 312 M€ de chiffre d'affaires hors taxes en 2023, +23,32 % sur un an, et 278 points de vente en France (345 dans le monde à la fin de l'année).

Juste derrière, à la 11e place : Domino's Pizza France, 311 M€ pour 482 restaurants.

Une enseigne qui vend un sandwich inventé dans la banlieue lyonnaise il y a une vingtaine d'années fait, en France, plus de chiffre d'affaires que Domino's Pizza — avec 200 points de vente en moins.

Les autres du segment, toujours sur 2023 : Chamas Tacos (69 M€, 69 unités, +60 % de CA), New School Tacos (24 M€, 29 unités), Tacos Avenue (12,04 M€, 23 unités), Enjoy Tacos (7,5 M€, 18 unités), Le Tacos de Lyon (3,88 M€, 10 unités).

Qu'est-ce que c'est, exactement

Un tacos français est une galette de blé — ou plusieurs assemblées pour les grandes tailles — repliée sur elle-même et grillée à la presse. À l'intérieur : une ou plusieurs viandes, presque toujours transformées (steak haché, kebab, cordon bleu, nuggets, merguez), des frites, et une sauce fromagère industrielle à base de lait et d'emmental.

Aucun de ces éléments n'appartient au taco mexicain. Le taco mexicain est une tortilla de maïs, pliée à la main, garnie et mangée tout de suite. Le mot n'a pas de « s » au singulier — en français, le tacos français en garde un même quand il est seul, ce qui est en soi un aveu : le mot a été emprunté au pluriel espagnol, sans son singulier.

Le rapprochement ne tient qu'à un point : la galette. Et encore, pas la même céréale.

Le journaliste Daniel Shkolnik, dans Vice (1er juin 2017), résume la mécanique commerciale sans détour : le nom attire le client sur la promesse d'un symbole de la cuisine mexicaine pour lui vendre autre chose.

Ce que dit l'association de consommateurs

Nous ne portons pas de jugement gastronomique. Mais il existe un relevé indépendant, et il est public.

Le 29 mai 2023, la CLCV (Consommation, Logement et Cadre de vie) a publié un communiqué après avoir analysé l'offre de cinq enseignes — O'Tacos, Chamas Tacos, Tacos Avenue, Le Tacos de Lyon et Nawab Kebab.

Ses conclusions :

FormatApport énergétiqueSel
Taille M~1 600 kcal, soit 60 % des apports journaliers~5 g, soit 100 % du repère
Taille XL~2 300 kcal, soit 90 % des apports journaliers~10 g, soit 200 % du repère

Sur les matières grasses, la CLCV relève que la taille M couvre déjà 68 % des besoins d'une journée, la L 81 %, et que la XL les dépasse de 138 %. Elle recommande textuellement « une consommation occasionnelle de ce type de sandwich », de « privilégier les tailles M ou L », de « ne choisir qu'une seule sauce » et d'« éviter les suppléments proposés ».

Le point que nous retenons, c'est le titre même du communiqué : les informations nutritionnelles sont inexistantes au point de vente. Ce n'est pas un procès du produit, c'est un constat d'absence d'étiquetage.

D'où ça vient : quatre versions, et nous ne trancherons pas

C'est ici que la plupart des articles choisissent une histoire et la racontent comme si elle était établie. Nous allons faire l'inverse : il existe au moins quatre récits d'origine publiés, ils sont incompatibles, et aucun ne s'est imposé.

Version lyonnaise, années 1990. Selon Lauren Collins dans The New Yorker (12 avril 2021), le plat pourrait venir d'un restaurant de Vaulx-en-Velin tenu par Salah Felfoul, qui affirme avoir inventé la sauce fromagère en 1993.

Version lyonnaise, 2004. Mohamed Soualhi, fondateur de Tacos Avenue, a déclaré à Grazia (3 mai 2018) que le french tacos est né à Vaulx-en-Velin vers 2004.

Version iséroise. D'autres sources citent Saint-Martin-d'Hères, près de Grenoble. C'est le Grenoblois Patrick Pelonero qui ouvre en 2007 en banlieue de Grenoble un snack, « Le tacos des alliés », avant de fonder O'Tacos.

Version savoyarde. Le magazine marocain Telquel (27 septembre 2017) attribue le concept à deux frères, Abdelhadi et Mohammed Moubarek, dans un snack de Savoie, à partir de leurs préparations de kebab.

Et une cinquième, venue du secteur lui-même : France Snacking, dans le classement cité plus haut, écrit d'O'Tacos qu'elle est « historiquement créateur du segment en 2010 ». Une revue professionnelle, dans un document chiffré, date donc la naissance du segment six à dix-sept ans après les autres versions.

Le seul point commun à tous ces récits : la région Rhône-Alpes, entre les années 1990 et le début des années 2000.

Ce que nous n'avons pas pu vérifier nous-mêmes. Les sites de The New Yorker, de Grazia et du Progrès n'ont pas répondu à nos requêtes automatisées. Nous relayons donc ces trois versions telles qu'elles sont attribuées et datées dans l'article encyclopédique de référence, sans avoir lu les articles d'origine. L'article de Vice et le communiqué de la CLCV, eux, nous les avons ouverts et lus.

Pourquoi ça compte si vous cherchez une recette

Parce que la conséquence est pratique, pas symbolique.

Quand un Français tape « recette tacos », l'écosystème qui lui répond est celui des 428 millions d'euros. Les listes d'ingrédients qu'il trouve parlent de sauce fromagère et de frites.

Or la tortilla de maïs — la vraie base — est le produit le plus difficile à trouver en France. Nous avons cherché de la masa nixtamalisée dans le catalogue en ligne d'Auchan le 24 septembre 2026 : ni « masa harina », ni « farine P.A.N. » ne remontent le moindre résultat. Ce qui se vend sous le nom de tortilla dans la grande distribution française est massivement de la tortilla de blé — souvent étiquetée indifféremment « tortilla », « wrap » ou « galette ».

Il y a donc deux marchés qui portent le même nom, et celui qui a gagné la bataille du mot n'est pas celui qui utilise du maïs.

Une dernière chose, et elle n'est pas une pique

Le tacos français est un vrai plat français. Il est né dans une banlieue de Rhône-Alpes, dans des snacks de quartier, et il combine une galette, une presse à panini et des frites. C'est une création locale, et elle a réussi — au point de peser plus lourd que Domino's Pizza en France.

Le problème n'est pas qu'il existe. Le problème est qu'il a pris le nom d'un autre plat, et que ce plat-là, en France, est devenu plus difficile à trouver que son homonyme.

Si vous voulez le second, cherchez « tortilla de maïs », pas « tacos ». Vous tomberez sur un tout autre internet.

Edmond Bojalil
Edmond Bojalil

Fondateur, Recetas Mexas

Mexicain de Puebla, professionnel de l'informatique et passionné de cuisine. Auteur de plus de 1 250 recettes mexicaines authentiques adaptées aux cuisines du monde entier. Vit à Madrid depuis 2018.

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